Il y a quelques semaines, en fouillant dans un grenier, nous sommes tombés sur une trouvaille inattendue : une carte Michelin "État des Routes", édition hiver 1931-32. Sur sa couverture orange, Bibendum sourit. À l'intérieur, une légende détaillée classe l'état des routes françaises selon un code précis : "bon durable", "bon non durable", "médiocre", "mauvais", "très mauvais". Cette carte, publiée il y a près d'un siècle, est peut-être l'ancêtre direct du diagnostic de voirie tel qu'on le pratique aujourd'hui.
Avec l'essor de l'automobile au début du XXe siècle, tout s'accélère. En 1910, le parc automobile français dépasse les 50 000 véhicules. En 1930, il frôle 1,5 million. Les routes, conçues pour les chevaux et les diligences, ne suivent pas. C'est dans ce contexte qu'André Michelin — ancien ingénieur passé par le service de la Carte de France au ministère de l'Intérieur — comprend avant tout le monde qu'il faut cartographier non seulement les routes, mais leur état.
Michelin s'appuie pour cela sur un important dispositif de collecte d'informations de terrain, actualisé à chaque saison. Un travail titanesque, entièrement manuel, mais d'une ambition qui fait écho à nos standards actuels.
Tout au long du XXe siècle, les méthodes évoluent. L'œil du cantonnier cède progressivement la place aux instruments de mesure. Le Laboratoire Central des Ponts et Chaussées (LCPC), créé en 1949, développe des outils pour quantifier ce que l'on ne faisait que qualifier : l'uni longitudinal (la planéité de la surface), l'orniérage (les déformations sous le passage des roues), la déflexion (qui mesure la résistance structurelle de la chaussée), l'adhérence (la sécurité en cas de freinage).
L'étape suivante est institutionnelle. En 1992, le ministère crée l'IQRN, l'Image Qualité du Réseau Routier National : un tiers du réseau non concédé est inspecté chaque année, avec des catalogues de dégradations standardisés, pour produire un état des lieux complet tous les trois ans. Deux ans plus tard, l'IQOA (Image Qualité des Ouvrages d'Art) applique la même logique aux ponts et ouvrages. Pour la première fois depuis Michelin, la France dispose d'un système national de notation de l'état de son réseau.
Les chiffres actuels sont préoccupants. Selon le rapport 2023 de l'Observatoire national de la Route, 18,8 % du réseau routier national non concédé est en mauvais état. Les routes départementales et communales, souvent moins bien dotées, ne sont pas mieux loties. Le réseau routier français représente plus d'un million de kilomètres et une valeur patrimoniale estimée à plus de 2 000 milliards d'euros. L'État y consacre plus d'1 milliard d'euros par an pour le seul réseau national non concédé — insuffisant selon les experts pour inverser la tendance avant 2030.
C'est dans ce contexte de crise silencieuse qu'une nouvelle vague de solutions émerge. Des startups comme vialytics reprennent, avec les outils du XXIe siècle, la mission que Michelin avait initiée il y a un siècle : diagnostiquer l'état des routes de manière systématique, régulière, et accessible.
illustration de l'analyse de l'état de la route par l'IA de vialytics
La méthode de vialytics est d'une élégance trompeuse. Un smartphone fixé derrière le pare-brise d'un véhicule municipal prend automatiquement une photo géolocalisée de la chaussée tous les quatre mètres. Ces images sont ensuite analysées par un algorithme d'intelligence artificielle capable de détecter une dizaine de types de dégradations — fissures, nids de poule, affaissements, ornières, réparations de fortune. Le résultat : une carte interactive, mise à jour après chaque tournée, avec un code couleur par tronçon. Là où un diagnostic traditionnel mobilise des équipes pendant plusieurs semaines, vialytics permet d'en réaliser aussi régulièrement que nécessaire, pour un coût réduit.
Il y a quelque chose de vertigineux à tenir cette carte de 1931 entre les mains. Bibendum, avec son sourire de caoutchouc, avait déjà compris que connaître l'état d'une route, c'est la première condition pour l'entretenir. Il avait compris que ce diagnostic devait être régulier — printemps, été, hiver — et territorialement exhaustif. Il avait compris qu'une légende simple, lisible par tous, valait mieux qu'un rapport d'ingénieur en tiroir.
Quatre-vingt-dix ans plus tard, l'enjeu est identique. Seuls les outils ont changé : là où Michelin envoyait des inspecteurs sur les routes de France, un algorithme scrute des milliers de photos depuis un serveur. Là où la légende tenait en quelques traits imprimés sur papier, un tableau de bord numérique agrège des données en temps réel.
Ce que cette vieille carte nous rappelle, c'est que l'innovation n'est pas toujours là où on la cherche. Parfois, elle dort dans un grenier, pliée en seize, attendant qu'on la redécouvre.
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