Spotlight — Ememem : soigner la ville, un éclat à la fois
Il y a une dizaine d'années, à Lyon, un artiste s'est accroupi devant une fissure de trottoir et y a incrusté une mosaïque. Pas pour la réparer au sens technique. Juste pour voir ce que ça ferait. « C'était un geste très intuitif, presque une plaisanterie adressée à la ville », dit-il aujourd'hui. Il n'imaginait pas qu'il deviendrait le premier d'une longue série...
Il signe Ememem. La pratique, il l'a baptisée flacking : le mot flaque, auquel l'artiste a ajouté le suffixe -ing. Depuis, ses mosaïques ont poussé sur les trottoirs de Paris, Saint-Maur, Varsovie, Ankara et d'une vingtaine d'autres villes. Toujours dans une blessure du bitume. Jamais sur une surface neuve. Chacune née de ce même réflexe : « J'aime l'idée qu'une blessure puisse devenir une occasion de beauté. »
Nous l'avons rencontré.
L'accident fondateur
Le premier, c'était à Lyon. Il y a une dizaine d'années. « Je ne cherchais pas à inventer quelque chose, encore moins une signature », confie-t-il. « J'avais simplement envie de répondre à une petite blessure du trottoir avec ce que je connaissais le mieux : la mosaïque. C'était un geste très intuitif, presque une plaisanterie adressée à la ville. »
Ce premier flacking ne ressemblait à rien de connu. Ce n'était pas du street art au sens spectaculaire du terme. C'était plus proche du soin que du cri. Une façon de répondre à un manque par quelque chose de beau, sans chercher à dissimuler la blessure, mais à la révéler autrement.
Depuis, des centaines d'interventions plus tard, Ememem est devenu une figure internationale de l'art urbain. Ses œuvres ont été photographiées, partagées, cherchées comme des trésors dans les rues de dizaines de villes européennes. La ville de Lyon lui a même consacré un parcours officiel. Et pourtant, le geste reste le même : intime, discret, toujours à hauteur de sol.
« Certains accidents du sol me parlent immédiatement. Je pourrais dire que ce sont eux qui me choisissent. »
Les patients de la ville
Ememem parle volontiers de ses emplacements comme de « patients ». Le mot n'est pas choisi au hasard. Il y a quelque chose de médical dans sa démarche, pas au sens clinique, mais dans cette attention portée à ce qui souffre, à ce qui s'use, à ce qui disparaît sans qu'on le remarque. « Ces endroits racontent énormément de choses : le temps, l'usage, l'usure, la fragilité. Je me suis toujours senti attiré par les accidents, les imperfections. »
La mosaïque, pour lui, est le matériau idéal. Ancienne, universelle, résistante. Et métaphorique : « Elle est composée de fragments qui, réunis, forment un tout. » Des formes organiques, des géométries, des cellules, des fleurs, des paysages imaginaires. Des couleurs vives, toujours : « c'est une manière d'apporter de la joie là où on ne l'attend pas ».
La préparation en atelier est souvent plus longue que la pose elle-même. Une intervention peut durer une heure comme plusieurs jours. Il travaille seul sur le terrain, mais s'entoure d'une équipe pour les projets plus complexes.
« Il ne s'agit pas de réparer techniquement, mais de prendre soin du regard, de transformer un manque en quelque chose d'inattendu. »
Réparation poétique
Ce soin du regard, les passants le ressentent. Les retours qui l'ont le plus touché ne viennent pas des institutions ni des journaux, mais des gens ordinaires : « Quelqu'un qui m'écrit pour me dire qu'il emprunte un autre chemin pour montrer une œuvre à ses enfants. Quelqu'un qui m'explique que ces petites interventions lui redonnaient le sourire dans une journée difficile. »
Il n'aime pas trop imposer un message. Mais l'idée que les fissures et les imperfections puissent être des lieux de création, et que ce soit valable au-delà du trottoir, semble être ce qu'il aimerait que les gens emportent.
La ville comme partenaire, pas comme adversaire
La question de la légalité flotte sur beaucoup d'œuvres de street art. Pour le flacking, elle est d'autant plus particulière que le terrain de jeu : la voirie, appartient aux collectivités. Des collectivités qui, parfois, commandent elles-mêmes ses interventions.
« Le cadre change, mais l'intention reste la même », dit-il à propos des commandes institutionnelles. « J'essaie toujours de partir du lieu, de son histoire, de ses particularités. Une commande ne signifie pas forcément une perte de liberté ; elle peut au contraire ouvrir de nouvelles possibilités. »
Vis-à-vis des équipes de voirie, son ton est sincèrement respectueux. « Nous travaillons finalement sur les mêmes blessures, mais avec des objectifs différents. Eux assurent la sécurité et l'entretien, moi j'interviens dans le domaine du sensible. Il m'est arrivé de croiser des agents amusés, surpris ou touchés. Je pense que nous partageons un même attachement à la ville. »
La course contre la montre (et le goudron)
Il en rit. « C'est un peu comme une partie d'échecs avec la ville. » Et alors que des entreprises comme vialytics permettent aux collectivités de détecter les dégradations toujours plus vite (et donc de les reboucher toujours plus rapidement), certains pourraient penser que le flacking est condamné à une course perdue d'avance.
Pas lui. « Mon travail n'a jamais consisté à préserver les défauts, mais à dialoguer avec eux lorsqu'ils existent. Cette disparition permanente m'oblige à rester attentif et à continuer à chercher. J'aime cette idée d'une pratique qui s'adapte sans cesse. »
La précarité, d'ailleurs, est revendiquée. Ses œuvres peuvent être recouvertes, abîmées, retirées. « Elles ne m'appartiennent plus vraiment une fois installées. Leur fragilité fait partie de leur poésie. Je n'ai jamais cherché à produire quelque chose d'éternel. »
Ce qui vient ensuite
Au moment où nous écrivons ces lignes, Ememem sort tout juste d'un projet à Massy dont il est particulièrement heureux. Il s'apprête à partir en Pologne, près de Cracovie, avant de rejoindre l'Italie et Paris, où l'attend notamment un projet au sein d'un hôpital d'enfants.
Aux gestionnaires de voirie qui liront ces lignes, il a voulu adresser un mot. Court. Sincère. « Nous avons des métiers différents, mais nous partageons finalement le même terrain de jeu. Vous prenez soin de la ville dans sa fonction, j'essaie parfois d'en prendre soin dans son imaginaire. Et si, de temps en temps, nous pouvons nous croiser avec bienveillance et un peu d'humour, alors tout le monde y gagne. »
Ememem — ememem-flacking.com — @ememem.flacking
Toutes les photographies publiées dans cet article sont reproduites avec l'autorisation d'Ememem, pour ce seul usage éditorial.
Ce contenu fait partie du format Spotlight 🔦, qui met en lumière des artistes, des associations et des acteurs dont le travail dialogue, de près ou de loin, avec la voirie et l'espace public. Des gestes inattendus qui invitent à regarder autrement ce que nous foulons chaque jour.
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